Chapitre 10

 

UN AUTRE MODÈLE DE SOCIÉTÉ

 

 

En introduction, je prétendais proposer un nouveau modèle de société. Or ce que nous avons vu se limite à un nouveau concept d'organisation politique permettant de rendre plus de pouvoir au peuple et d'encadrer l'action de nos représentants (notamment en les obligeant à tenir leurs engagements). C'est également l'amorce d'une économie plus solidaire, plus équitable, socialement et écologiquement responsable. Pour prétendre réellement et durablement à un nouveau modèle de société, les mesures de politique intérieure doivent être complétées par une action au niveau international.

 

Pour être crédible je ne pouvais, dans la première partie, faire abstraction du modèle capitaliste qui prévaut, mais que pourtant je réprouve. Économie de marché, croissance, productivité, profit maximum en sont les seules règles. Nous devons produire toujours plus pour créer les emplois qui nous permettent de subvenir à nos besoins et consommer toujours plus pour faire tourner la machine. Ce capitalisme libéral qui nous est imposé est un véritable fléau tant pour l'homme que pour son environnement. Cette perpétuelle fuite en avant et le gaspillage qu'elle génère nous conduiront immanquablement à ce qu'un jour la planète ne soit plus en mesure de nous fournir ce dont nos aurons besoin.

 

Tôt ou tard, en effet, celle-ci nous imposera de passer radicalement à un autre type de société. Bien sûr, les optimistes peuvent aussi espérer que lorsque ce moment sera venu, l'homme sera capable d'aller chercher, sur d'autres planètes, les matières premières qui feront défaut. Rien ne semble impossible à l'homme dès lors qu'il en a la volonté. La seule volonté qu'il n'ait visiblement pas, puisque il n'y est pas parvenu, semble être malheureusement de permettre à tous de vivre décemment.

 

Ignorance, insouciance, passivité, résignation, individualisme, égoïsme, avidité, cupidité, ces mots (ou plutôt ces "maux") sont nos pires ennemis ! Ce sont nos comportements qui ont permis d'élever au rang de quasi-divinités l'économie de marché, le capital et le profit, que les hommes doivent vénérer et auxquels la nature elle-même devrait se soumettre. En ce sens, nous ne faisons que récolter ce que nous avons semé. Les 9.000.000 de morts par an, dus à la famine, sont à notre société moderne et décadente ce qu'étaient les sacrifices humains aux dieux païens des civilisations antiques. Le tolérer ou s'y résigner aujourd'hui est une abomination !!!

 

Avec cette seconde partie nous entrons de plein pied dans le domaine de l'utopie, ce qui est proposé ne pouvant se concevoir sans l'adhésion de nos partenaires étrangers. Pour cette raison, il ne saurait être question de détailler des mesures précises comme dans la première partie, puisque ce qui peut être fait ne dépend plus de nous seuls. Il ne s'agit donc ici que de définir les orientations à soutenir au niveau international.

 

Je n'envisage pas que ce qui suit puisse exister avant de très nombreuses années, ou sans y avoir été contraint, soit par la nature, soit par un vaste mouvement de révolution populaire à l'échelon mondial. À moins bien entendu que les pays ne soient un jour gouvernés par des gens sensés, désintéressés et humains, ce qui exclut les économistes et les politiciens (du moins ceux qui sont complices du système, car il en existe quand même qui sont intègres). Utopique ou pas, ce qui va suivre est la réponse que je propose pour sortir du piège infernal dans lequel nous nous sommes laissé enfermer.

 

Imaginons un monde dont l'environnement serait protégé, un monde dans lequel aussi tous les peuples auraient accès aux soins, à l'eau potable et à l'énergie. Imaginons encore un monde dans lequel plus personne ne mourrait de famine, ni même ne souffrirait de malnutrition. Imaginons enfin un monde dans lequel nous ne produirions plus pour enrichir une poignée de privilégiés, mais où nous pourrions ne travailler que le temps nécessaire pour produire de quoi répondre aux besoins de tous.

 

Utopique certes, mais est-ce pour autant impossible ? À la façon dont fonctionne le système actuel, avec ses règles économiques et financières d'un autre âge, on pourrait malheureusement le penser. Il suffirait pourtant simplement que chaque nation y mette un peu de bonne volonté et que ceux qui les gouvernent cessent une fois pour toutes de se laisser manipuler par les lobbies industriels et financiers. Peut-être y parviendrons-nous un jour, mais cela passe aussi nécessairement par l'invention d'un nouveau système et la création d'une nouvelle organisation internationale.

 

Au cours d'une discussion avec des amis, nous évoquions le fait que pour financer des besoins, en l'absence de ressources suffisantes, un pays n'a d'autres choix que réduire les dépenses, augmenter les recettes, recourir à l'endettement, ou renoncer. Ainsi, faute de moyens, nous avons négligé en France le logement social durant de trop nombreuses années et nous sommes maintenant en train de détruire nos services publics, notamment dans le domaine de la santé. C'est alors que le fils de mes amis, âgé d'une dizaine d'années, s'est mêlé à la conversation en disant : "C'est pourtant pas compliqué, s'il n'y a pas assez d'argent, pourquoi est-ce que la Banque de France n'en fabrique pas ?".

 

Comme tout le monde, je sais qu'il n'est pas possible de recourir comme on le voudrait à la planche à billet, ne serait-ce qu'à cause de l'inflation qui en résulterait (et la France n'a d'ailleurs plus ce pouvoir). Pourtant, les paroles naïves de cet enfant n'étaient après tout que pur bon sens. Si le fonctionnement de l'économie ne le permet pas, le ridicule n'est pas dans la réflexion de cet enfant, mais plutôt dans le modèle économique lui-même. C'est à cela que devraient travailler les économistes en inventant de nouvelles règles qui le rendrait possible, plutôt qu'essayer de rafistoler un système en pleine décadence qui nous mène droit à la catastrophe.

 

Encore faudrait-il pour cela avoir la volonté de sortir du dogme de l'homme au service de l'économie pour se diriger vers une économie au service de l'homme. Lorsqu'un système est absurde au point de contribuer à détruire la planète, lorsqu'il ne permet pas à tous d'avoir accès à l'essentiel, n'est-il pas urgent de le remettre en cause et d'en inventer un autre ? Les hommes ne devraient pas avoir à souffrir de règles économiques aussi insensées, c'est au contraire à l'économie de s'organiser autour de leurs besoins vitaux.

  

J'entends déjà les économistes et politiciens crier à l'hérésie, alors je les invite à réfléchir. N'êtes-vous capables d'autre chose que répéter bêtement ce qui vous a été enseigné par des professeurs d'une autre époque ? Vous accommodez-vous de ce qui a été imaginé par d'autres et est maintenant complètement dépassé ? N'avez-vous pas assez d'imagination pour nous proposer autre chose pour le bien de tous ? Je pense que si et vous en avez la capacité. Alors essayez maintenant d'en avoir aussi la volonté !

 

Comme le disait si justement Théodore Monod : "L'utopie n'est pas l'irréalisable, mais seulement l'irréalisé". Voici donc ce que j'ai imaginé et qui une fois encore n'a d'autre prétention que de constituer une base de réflexion. Concernant les problèmes évoqués plus haut (environnement, lutte contre la faim, accès aux soins, à l'eau potable et à l'énergie sur lesquels je reviendrai en détail plus loin), l'idée serait de créer pour chacun d'eux une commission internationale, composée non pas de politiques, mais de professionnels.

 

Ces commissions seraient regroupées au sein d'une organisation mondiale, qui comprendrait également cette fois un représentant politique de chaque pays membre. Cette organisation serait comparable à l'ONU, mais sans les droits de veto (dont ne bénéficient que les représentants de quelques grandes nations), les décisions étant donc prises à la majorité. Je l'appellerais pour l'exemple et pour faire simple Organisation Internationale pour les Problèmes Majeurs (OIPM). Cette organisation serait dotée d'un pouvoir de décision et d'une capacité de création monétaire.

 

Sur ce dernier point, une explication s'impose. Il ne s'agit bien entendu nullement de concurrencer les monnaies officielles. Cette monnaie "internationale", convertible dans toutes les autres devises en serait plutôt un complément. Elle ne pourrait servir qu'à financer les besoins dans les domaines déjà cités et couvrir les frais de fonctionnement de l'organisation. Ainsi, tout en protégeant l'environnement et la santé, en luttant contre la misère et la faim, nous pourrions également stimuler certains secteurs économiques (grâce aux besoins à satisfaire), sans qu'il n'en coûte quoi que ce soit aux pays membres.

 

 

DES MESURES INTERNATIONALES POUR L'ENVIRONNEMENT : L'un des organismes qui semblent les plus compétents est l'actuel GIEC qui a fourni un travail remarquable dans ses propositions pour la lutte contre le réchauffement climatique. Dommage que les scientifiques n'aient eu en face d'eux que des chefs d'États irresponsables, incapables de parvenir à des accords réellement efficaces, ni à Kyoto, ni encore moins à Copenhague. Lors de ces divers sommets, le message que nous ont envoyé les pays émergents peut se résumer à ceci : Pour vous développer, vous avez pollué pendant des décennies et nous revendiquons le droit de pouvoir faire de même. Certes, l'argument est fondé, mais ce message revient à nous dire : Vous vous êtes conduits comme des imbéciles et nous revendiquons nous aussi le droit au même niveau d'imbécilité que vous. Pourtant, si un jour tous les chefs d'États, plutôt que rivaliser de stupidité, essayaient de faire preuve d'un minimum de bon sens, ne pourrait-on alors espérer trouver des solutions ?

 

Si la lutte contre le réchauffement climatique doit être la priorité, il ne serait pas sérieux de négliger pour autant la déforestation, la pollution maritime, ou la protection de la biodiversité. La Commission Internationale pour l'Environnement serait chargée de déterminer les besoins, l'OIPM en assurant le financement grâce à son pouvoir de création monétaire .Il n'est évidemment pas question de financer l'équipement en énergies renouvelables de pays suffisamment riches pour le faire eux-mêmes.

 

En revanche, tous les pays (y compris les pays riches) devraient pouvoir bénéficier de l'intervention de l'OIPM dans certains domaines. Par exemple, dans quelques pays, des entreprises se sont déjà dotées de dispositifs permettant l'injection dans le sous-sol du CO2 rejeté jusqu'à présent dans l'atmosphère. Ailleurs les entreprises traînent les pieds prétextant le coût des équipements. Avec des subventions de l'OIPM, elles pourraient s'équiper à moindre coût et se verraient attribuer un écolabel toujours bon pour l'image de marque. Les entreprises seraient gagnantes, des emplois seraient créés, la planète s'en porterait mieux et finalement tout le monde y gagnerait.

 

Dans le domaine de l'environnement plus que dans tout autre, les chefs d'États doivent cesser de raisonner en fonction des seuls petits intérêts nationaux, avant que la nature ne les y contraigne. Le nucléaire civil, les gaz à effet de serre, la pollution maritime, la déforestation, ou les atteintes à la biodiversité ont des conséquences qui ne sont pas uniquement locales, mais planétaires. C'est donc au niveau mondial que doivent être établies des règles communes, raison pour laquelle les États doivent accepter de déléguer leurs pouvoirs à l'OIPM. N'oublions pas que ce qui est en jeu n'est ni plus ni moins que notre survie.

 

Protéger l'environnement, c'est aussi se donner les moyens de sanctionner ceux qui ne respecteraient pas les règles. C'est pourquoi des moyens de contrôle et de sanction sont nécessaires. Comme nous venons de voir, l'une des particularités de la pollution est qu'elle ne touche pas forcément uniquement le pays qui en est responsable. Pour être efficaces, ces moyens doivent donc être internationaux. Nous devons pour cela obtenir la création d'un tribunal international (sur le modèle du Tribunal Pénal International) chargé des juger les crimes graves contre l'environnement.

 

Probablement nous en apercevrons-nous trop tard, comme toujours, mais certains de ces crimes ne sont rien d'autre que des crimes contre l'humanité en puissance. C'est pourquoi ils devront être jugés comme tels et avec la même sévérité. À envisager aussi, la création d'une police internationale. Je citerais à titre d'exemple une police maritime chargée de lutter, entre autres, contre les dégazages en mer, une police chargée de lutter contre la déforestation, ou encore contre le braconnage des espèces protégées.

 

S'il est un domaine dans lequel nous devons nous montrer particulièrement fermes et peser de tout notre poids face à nos partenaires internationaux, c'est sans nul doute celui de l'environnement. Plus particulièrement en matière de lutte contre le réchauffement climatique, nous devrons tenter de réunir suffisamment de partenaires en vue de suspendre les relations commerciales et financières avec les pays refusant de signer les accords. C'est là le seul moyen de contraindre ces pays à une prise de conscience de la gravité du problème.

 

 

L'ACCÈS AUX SOINS, À L'EAU POTABLE ET À L'ÉNERGIE : Les plus qualifiés pour composer les commissions chargées de ces problèmes me semblent être les membres des ONG et associations telles que la Croix Rouge, Médecins sans Frontières ou autres. Ils sont ceux qui connaissent le mieux les besoins des pays touchés pas ces problèmes.

 

Je ne m'attarderais pas sur l'accès à l'eau potable et à l'énergie qui ne nécessitent pas de longues explications, puisqu'il suffit de développer les infrastructures nécessaires. En revanche, peut-être convient-il de préciser ce que j'entends par accès aux soins. Bien entendu, il s'agit en premier lieu de construire les hôpitaux qui font défaut en certains endroits. Cette action doit être complétée par la création d'un centre international de recherche médicale pour lequel doit être recrutée l'élite mondiale des chercheurs.

 

Enfin, un laboratoire pharmaceutique international doit compléter l'ensemble, afin de proposer les médicaments à prix abordables aux populations qui, sans cela, ne pourraient y avoir accès. Comment est-il encore possible, à notre époque, de laisser souffrir des gens atteints du SIDA uniquement parce que, en certains pays, le coût des trithérapies les rend inaccessibles ? C'est inhumain et au mieux de la non assistance à personne en danger ! Ce volet serait probablement celui pour lequel l'adhésion de nos partenaires poserait le plus de problèmes. En effet, pour certains, la santé est un marché comme un autre, au plus grand bénéfice des puissants lobbies pharmaceutiques qui ne resteraient pas sans réagir.

 

 

LA LUTTE CONTRE LA FAIM DANS LE MONDE : S'il est criminel de laisser des être humains mourir faute de soins, il l'est tout autant de les laisser mourir de faim. Fermer les yeux sur les 9.000.000 de morts par an, dus à la famine, doit être regardé là aussi comme un véritable crime contre l'humanité. C'est d'autant plus ignoble que dans le même temps, on impose dans les pays riches des quotas aux agriculteurs, ou on leur fait mettre des terres en jachère, car il ne faut surtout pas trop produire pour ne pas faire chuter les cours. Il ne serait toutefois pas honnête de prétendre que les quotas sont seuls en cause, la sécheresse qui sévit en certains endroits en est également responsable.

 

Pourtant, aux quotas s'ajoutent les subventions agricoles à l'export qui portent également une lourde responsabilité. Ces subventions (qui sont refusées aux pays du sud) permettaient à l'origine aux multinationales de l'agroalimentaire des pays riches de vendre leurs produits à des prix inférieurs aux productions locales des pays pauvres. De ce fait, les producteurs locaux, n'arrivant plus à écouler leurs marchandises, ont petit à petit quitté leurs exploitations, ce qui a conduit à l'abandon des cultures vivrières. Depuis, les prix de nos produits ont malheureusement augmenté au point de devenir inaccessibles à ces populations.

 

Entre-temps, les terres abandonnées ont été rachetées par des gros producteurs afin d'y planter des céréales destinées aux biocarburants. Ailleurs, on a rasé des forêts primaires pour y planter des palmiers à huile, toujours dans le même but, ce qui a porté gravement atteinte à la biodiversité. Ces pratiques, non seulement, contribuent à la famine mais sont également nuisibles pour l'environnement. On ne le répètera jamais assez, les biocarburants sont pour l'environnement plus un fléau qu'un progrès.

 

L'action de la commission chargée de la lutte contre la faim doit viser trois objectifs. Tout d'abord, lutter contre la spéculation sur les produits alimentaires de base. Peut-être faudrait-il même aller jusqu'à prendre des mesures pour l'interdire. D'autre part, la suppression des quotas, les excédents de production pouvant être rachetés par la commission en vue répondre aux besoins alimentaires des pays touchés par la famine. Enfin, le redéploiement des cultures vivrières partout où elles ont été abandonnées. Bien entendu, toutes ces actions seraient financées grâce à la capacité de création monétaire dont serait doté l'OIPM.

 

Pour clore ce chapitre, j'aimerais insister sur le fait qu'il n'est en rien question de mettre brutalement fin au capitalisme, même si je garde l'espoir que cela finira par se produire un jour. Pour l'instant, les puissances de l'argent ne l'accepteraient pas sans passer préalablement par un bain de sang planétaire. Il s'agit plutôt de faire coexister deux systèmes organisés autour de deux niveaux de pouvoir :

- Les États qui conserveraient bien sûr leur souveraineté et leur pouvoir de décision économique et financier

- Une Gouvernance mondiale à laquelle seraient délégués les pouvoirs pour ce qui concerne les sujets que nous venons de voir.

 

Dès lors qu'il n'est pas question de s'attaquer de front au capitalisme et que les orientations proposées restent raisonnables, je pense que voila une utopie qui aurait une chance de devenir réalité avant la fin de ce siècle. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire que l'ensemble des nations adhèrent d'emblée à ce système. Il est trop évident que certains pays parmi les plus riches ne seraient pas particulièrement enthousiastes.

 

Il suffit seulement qu'une majorité de pays (pas nécessairement les plus riches), respectueux de la planète et de l'homme, s'y rallient pour que cela puisse fonctionner. En effet, ils pourraient décider le boycott des produits provenant des pays qui refuseraient de respecter les directives de l'OIPM, ce qui les mettrait pratiquement dans l'obligation de s'y plier.